D’UN SIECLE à L’AUTRE
Allocution de Joseph Charvet à son frère Bernard le 23 août 1994
Mon cher Bernard,
Je t’adresse le texte de
l’allocution que je t’ai dédié à l’occasion de ton anniversaire.
80 ans ,cela valait la
peine. Tu as vu combien de neveux pourtant très épars, ont tenu à t’entourer pour te dire leur affection et leurs vœux.
J’ai tenu à saluer le
changement de dizaine d’André qui le 22 août a eu 70 ans.
Ta naissance, mon cher
Bernard , nécessite de part son contexte ,un rappel historique.
2 août 1914 ! Le
tocsin résonnait encore. De Vernion on avait entendu les cloches de l’église de Condrieu, de Vérin ,des Roches ,pas celle de St CLAIR , notre paroisse à cause du relief du terrain.
C’était la guerre.
Nous étions à Vernion
autour de Ménère . Bruno avait 6 ans ,j’en avais 5 ,Agnès ,Geneviève et Maurice étaient bien échelonnés.
On lisait tant d’inquiétude
,tant d’angoisse chez les grandes personnes, que, malgré notre jeune age, rien ne nous échappait .Rien pour nous ne put être oublié.
On citait nos oncles, nos
grands cousins qui partaient à la guerre pour sauver la France et recouvrer l’Alsace et la Lorraine.
Ils reviendrait très vite
couverts de gloire et de décorations.
Nous ne savions pas ,nous ne
pouvions pas savoir ce qu’était la guerre,ses horreurs ,ses souffrances ,ses morts.
Des trains entiers de
militaires remontaient la vallée du Rhône et souvent marquaient l’arrêt à la gare des ROCHES, au pied de Vernion.
C’étaient les hommes qui
partaient à la guerre.
Parfois ,Ménère nous
emmenait les saluer. On leur portait des pêches . Il en avait beaucoup cette année.
Agnès,délicieuse fillette
de 4 ans offrait de roses aux officiers.
Tous ces hommes étaient
enthousiastes !
A Berlin ! Lançaient-ils en
brandissant des drapeaux tricolores. On les aura!
On étaient
impressionnés , sans trop comprendre.
Cela ne s’oublie
pas.
Et le 1er
septembre Bernard arriva.
Beau ,rond, joufflu, calme.
Il semblait déjà nous apporter la paix.
« Oh le beau petit
frère » disait-on en entourant le berceau. Frère ou sœur , déjà on avait l’habitude.
( Rappel historique: le 6
septembre Charles Péguy tombait à Villeroy dans la Marne).
Optimiste , Bernard
apportait avec lui un important message :
Il était le 6eme enfant
.Papa ne partirait pas à la guerre.
Très vite, avec Maurice ,
il fit la paire comme Agnès et Geneviève comme nous faisions Bruno et moi
On marchait par paire à la
maison.
C’était plus commode pour
Maman
On s’entendait bien
On se bataillait
fort
On se débrouillait
mieux
On échangeait nos
fringues.
C’est par paire que les
boeufs tirent la charrue .C’est plus puissant, plus efficace.
Dès l’automne 1914 on
intègre la rue de Condé, après Caluire, Vernion, c’était nouveau. Par comparaison il nous semblait être encagés.
La guerre dura 4
ans.
Bernard quand elle s’acheva
était un beau garçon, tout bouclé, rieur ,aimable et de bon appétit parfois coléreux mais ça ne durait pas. Il avait de qui tenir.
Augustine Gauthier, née
Duchêne de Chatonnay, préposée à ses soins en était très fière ,comme si il eût été à elle. Il n’eût point fallut,rue de Condé ou place Carnot ,séparer son landau par un corps étranger. On
attirait ses foudres.
Aux séquelles de la guerre,
nous avons lourdement payé notre écot: Pierre,Bernadette, Augustine emportés par la grippe espagnole en quelques semaines.
La maison avec Maman, le
collège, les amis, le scoutisme, tel était ton univers, Bernard.
Le scoutisme, très vite
joua un grand rôle dans ta vie. Tu l’as vraiment vécu et tu le vis encore. En juillet 1928 tu as fait ta promesse avec Maurice au Linge dans les Vosges, un haut lieu de la guerre.
Combats Héroïques.
Le Linge, pour toi, sommet
allégorique. Les sommets tu t’y tiendras, ta vie durant. C’est sur les sommets intellectuels et spirituels que tu évolueras.
Allégorique encore ,ce
sommet, par les sacrifices qui l’ont marqué pendant la guerre. N’as-tu pas tout sacrifié au Seigneur?
Allégorique enfin ce sommet
victorieux. La porte de l’Alsace s’ouvre devant nos troupes. C’est à la victoire du Christ que tu vas te consacrer.
C’est tout cela que contient ta
promesse scoute au sommet du Linge. Décliner la loi scoute c’est raconter ta vie: Dieu, l’Honneur, la Patrie, le Prochain.
Tout jeune tu as entendu
l’appel du Seigneur et nos parents, lorsque tu les informais de ta vocation, sen réjouissent malgré le sacrifice qu’une deuxième fois le seigneur leur demandait. Deux fils prêtes ,en perspective
seulement, parce que c’est long chez les Jésuites .
Tu n’as évidement pas pris
la voie la plus facile. Scout, tu ne fais rien à moitié. Tu donnes tout au Seigneur. Tu fonces à Yzeure puis au Liban qui devient ta seconde patrie. Le scout est loyal à sa patrie alors tu
deviens loyal au Liban
Tu subis avec tes frères
libanais 15 années d’une guerre harcelante et humiliante qui te fournis une occasion de plus d’aider ton prochain en cette circonstance.
Le « merle
insouciant » de la 1ere de Lyon et devenu le Révèrent Père vénéré de Jamhour. Très soucieux , 40 ans durant, du comportement de chacun ses élèves dans la vie. Et pour cela ton enseignement
est vivant, exact ,rigoureux, qu’il s’agisse de la grammaire ou du catéchisme.
Le catéchisme !
Toi dont la vocation s’affirme très jeune, de conduire et d’instruire des âmes en les tournant vers Dieu, tu fus privilégié.
Pendant 40 années, la
mission te fus confiée d’enseigner aux enfants le catéchisme , c’est-à-dire de leur ouvrir et de leur faire franchir la porte qui conduit à la vie éternelle. Et ceci à l’age où l’esprit est le
plus sensible, le plus le plus avide de connaître les grands mystères.
Par ta parole, par ton
exemple, par ta conviction,par ta Foi, tu as marqué des générations. C’est par milliers au soir de ta vie, que tes élèves se reconnaissent entre eux parce qu’ils sont marqués du même sceau,du
même maître qui leur a enseigné la même religion d’amour.
Ta science , ton expérience
t’ont permis de rédiger une « synthèse de la foi chrétienne » étonnante de simplicité, de clarté, d’exactitude, chef d’œuvre de pédagogie apologétique d’ailleurs apostillé fort
élogieusement par l’éminent Cardinal de Lubac,l’un des plus grands théologien de notre époque.
Tu atteins cher frère et
vénérable père tes 80 ans !!
Tu entres dans la cour des
grands!!
C’est pour te célébrer que
nous sommes aujourd’hui rassemblés.
Nous ne sommes pas tous là. Loin
s’en faut! Le mois d’août est le mois de la dispersion .Des dizaines de neveux et de nièces se sont excusés ,navrés de ne pouvoir être là pour t’entourer et te fêter. Charles et Agnès ,au premier
chef, te transmettrent leurs vœux . A notre tour de leur exprimer les nôtres avec toute notre affection.
Ensemble nous contemplons
ton œuvre, ton influence, ton rayonnement. En termes profanes on dirait ta carrière de missionnaire .
Quel bilan
!!
Nous en demeurons émerveillés et
sommes fiers de ton œuvre. Et encore nous ne savons pas tout. Mais au Seigneur rien n’échappe
L’heure du repos pour toi a
sonné.
Chaque chose en son
temps.
Que peut-t-on souhaiter à
un père Jésuite au terme d’une si riche chevauchée?
Le temps de la
méditation et de la prière ,entouré tes frères Jésuites, pas trop loin de tes nombreux frères et sœurs, neveux et nièces auprès desquels tu as encore un rôle apaisant de conseil
,d’orientation.
Un homme d’expérience, un
homme de Dieu même à l’age du repos, n’a jamais terminé sa mission puisqu’elle est spirituelle.
Bon anniversaire mon cher
Bernard
« ad multo anos
«
« Au pasteur du
troupeau, il est demandé avant tout l’Amour pour ceux qui lui sont confiés ». Cette phrase est de ton saint patron:Bernard de Clairvaux.(Tu vois que j’ai de saines lectures)
Tu n’as donc pas fini
d’aimer. Que longtemps encore,où que tu sois,le phare puissant de ta Foi inébranlable rayonne sur nous tous et rappelles toi que :
Si tous les
gens que tu as catéchisée et tant aimés
Continuaient
d’être copains
Et marchaient
la main dans la main
Le bonheur
serait pour demain
Avec 100
millions d’amis
On ne craint
pas la solitude
Tramolé le 19 août 1994
J.CHARVET